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Charles de Flahaut à Madame de Flahaut

Richmond, 3 octobre 1849

J'aimerais que vous vinssiez à Londres avant mon départ pour Paris. J'ai reçu une lettre de M. de Chabannes. Il m'y écrit que la duchesse d'Orléans lui a envoyé une lettre pour vous (Sa lettre du 23 septembre) qu'elle lui prie de transmettre par voie sûre ; elle lui demande à ce propos s'il compte me l'envoyer ou s'informer de votre adresse. Je viens de lui répondre en le priant de vous l'adresser à Tullyallan.
Que pensez-vous des nouvelles de Constantinople ? (Le mouvement révolutionnaire en Autriche ayant été défait, Kossuth, Bem et d'autres chefs se réfugièrent en Turquie. Le tsar Nicolas adressa alors, de concert avec le gouvernement autrichien, une demande d'extradition que le Sultan repoussa, lorsqu'il fut assuré que l'Angleterre l'appuyerait dans cette voie.) Serait-il possible que la paix du monde, qui a survécu à la Révolution de 1830, à celle de Belgique, de Pologne et à toutes celles de 1848, fût rompue à cause de cette bande de gredins révolutionnaires ? Ce serait par trop fort, - et pourtant je ne vois pas comment éviter le conflit. L'Empereur Nicolas ayant adressé une demande d'extradition ne peut plus y renoncer, sous peine d'abandonner la politique constamment suivie par la Russie à Constantinople - celle d'un suzerain vis-à-vis d'un vassal. D'autre part, le Sultan (qui est jeune) et Rechid Pacha (qui a puisé en France et en Angleterre des idées civilisées) ne céderont vraisemblablement pas, car ils sont soutenus par Canning, - que les journaux qualifient de magnanime et de noble, mais que j'appellerai, moi, une mauvaise pièce, - et par cet imbécile d'Aupick. Leur rôle, j'estime, consiste à intervenir dans un sens pacifique et non pas à souffler sur le feu.
Qu'adviendra-t-il donc ? - Une guerre générale, du sang répandu et la ruine universelle à cause de Kossuth et de Bem. J'espère cependant que le gouvernement autrichien, qui n'a ni le désir de marcher sur Constantinople, ni intérêt à la destruction de l'Empire ottoman, se bornera à une rupture des relations diplomatiques et laissera la Russie, qui n'a aucun besoin d'assistance, vider sa propre querelle avec la Porte. Ainsi l'occasion sera perdue pour P... (Palmerston) de recommencer les menées qu'il a poursuivies en Italie.
A propos, avez-vous lu une note de Temple (Frère de Lord Palmerston, et ministre plénipotentiaire de Grande-Bretagne à la Cour de Naples) au gouvernement napolitain, publiée dans le Chronicle, avec la délicieuse réponse du ministre Fortunato ? - bien fortuné, en vérité, d'avoir pu rétorquer pareille lettre. Comment un ministre d'Angleterre peut-il se mettre dans le cas de recevoir une rebuffade aussi juste et humiliante ! Cette pauvre Mme de Liéven est désespérée à l'idée de devoir quitter la France et l'Angleterre (Parce que son mari, le prince de Liéven, était diplomate russe) ; je dirai même qu'elle va jusqu'à blâmer au fond de son coeur l'imprudence du tzar.
Adieu, ma bien chère Marguerite, je vous embrasse de tout mon coeur.

Le secret du coup d'Etat (Guedalla-Kerry / Emile-Paul 1928 / p.93 à 95)

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